Piano 7

Piano 7

8,00 €
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Année 1993

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Éditorial
Le piano et l’imaginaire
A l’affiche
Le Regard de Brigitte Engerer
Alfred Brendel
Busoni, le musicien et son double
Piano russe
Rachmaninov
Tchaïkovski
Histoire
Bach a-t-il composé pour le pianoforte ?
Les pianos insolites du 19e siècle
Les méthodes pour délier les doigts
Maîtres
Alfred Cortot
Jean-Marc Luisada et les maîtres
Vladimir Jankélévitch, un grand amateur
Les préludes de Chopin et leurs images
Musiques à découvrir
Farnaby, virginaliste anglais
Stephen Heller retrouvé
Waldteufel, celui qui fit valser le second Empire
Cyril Scott, fleurs de lotus et vapeurs d’encens
L’école japonaise de piano
Saison et interprètes
Musiques du 20e siècle
Jouez les œuvres de votre temps
Jazz
Les professeurs du Conservatoire de Paris
Apprendre et jouer
L’apprentissage du tout-petit, méthodes américaines
Les méthodes françaises
Marie Jaëll et sa méthode
Et la main gauche ?
Jouer à quatre mains, extrait du livre de Joël Palmier et Nadine Rigal
Virtuoses ou pédagogues
La Classe de pédagogie du CSP-CNR de Paris
Concours nationaux et internationaux
Les pianos droits de moins de 45 000 F
Sonates de Mozart : douze éditions au banc d’essai
Disques, partitions, livres de l’année
Interviews
France Clidat, Cyprien Katsaris, Evgeny Kissin, Alexandre Madzar, Jean Martin, Mikhaïl Rudy, Françoise Tillard, Vlado Perlemuter, Muza Rubackyte


Le piano et l’imaginaire

Le piano et l’imaginaire. Tel pourrait être, cette année, le thème conducteur de ce numéro. Celui-ci fait en effet la part belle à la poésie, au rêve, au délire parfois, et pas seulement celui des compositeurs et des interprètes. Il ne s’agit pourtant pas de privilégier la folie pour elle-même : la poésie ne se conçoit pas sans la rigueur, ni la rigueur sans la poésie. C’est ce que montre l’un des grands pianistes de notre temps, Alfred Brendel, pour qui l’un des nombreux paradoxes auxquels se heurte l’interprète est d’avoir à procéder à ce « mariage de l’eau et du feu » (p.8).
« II faut absolument ouvrir aux jeunes pianistes les portes de l’imaginaire », dit Brigitte Engerer avec qui nous avons parcouru ce numéro (p.4). Sans imposer une vision arbitraire, il suffit d’un mot, d’une couleur, d’une image, pour donner le climat d’une œuvre. Les Français n’aiment pas. Pourtant, Alfred Cortot dont nous évoquons ici le souvenir (p.47) ne s’en privait pas. Ainsi, dans les Préludes de Chopin qui donnèrent lieu à tant de commentaires parfois délirants, ceux de Cortot, avec leur formulation démodée, sont toujours justes et donnent des clés pour l’interprétation (p.59).
Le grand romantisme des Russes, lui, a besoin d’images, d’évocations poétiques. Est-ce pour cette raison que les œuvres de Serge Rachmaninov apparaissent à certains comme du lyrisme non contrôlé, du sentimentalisme pur ? « Du cinéma américain », raillait Stravinsky. Le jeune pianiste Evgeny Kissin s’élève vivement contre cette affirmation (p.93). D’autant que les interprétations de Rachmaninov pianiste sont pleines de rigueur et de clarté (p.19).
La rigueur, on la trouvait aussi chez deux des derniers grands poètes romantiques, Magaloff et Horszowski, qui ont disparu cette année, marquant définitivement la fin d’une époque et d’une tradition. Jean-Marc Luisada exprime sa nostalgie (p.53).
Les portes de l’imaginaire s’ouvrent toutes grandes avec les compositeurs à découvrir. Spiritualisme teinté d’hindouisme, bals du Second Empire, folie romantique, ou encore, la petite musique du virginal anglais, « étrange, déstabilisante, subtile au sens d’un gaz volatil » (p.67). Et aussi avec ces génies inclassables que furent Busoni (p.14), ou, sur le plan de la réflexion musicale, le philosophe Vladimir Jankélévitch qui s’intéressait uniquement au « je ne sais quoi » de la musique de son siècle, Franck, Ravel, Fauré, Debussy, Bartok, Kodaly, Szymanowski… (p.56).
En ce qui concerne la facture instrumentale, on arrive au vrai délire avec les inventions foisonnantes du 19e siècle, ces pianos verticaux, à claviers inversés, ou encore ces drôles de machines qui prétendaient faire acquérir la virtuosité ! (p.41).
Sur ce thème du piano et de l’imaginaire, il faudrait bien revoir enfin certaines (fâcheuses) réputations. L’Ecole française, celle du Conservatoire de Paris depuis sa création en 1795, a-t-elle vraiment été uniquement celle des doigts, « petits chevaux qui rentrent à l’écurie » ? Malgré Nat ou Cortot ? (p.120). De façon générale, l’enseignement de la musique est-il encore trop abstrait (p.126) ? Quant à l’Ecole japonaise, celle-ci gardera-t-elle éternellement son image « machine à coudre » malgré ses troublantes affinités avec les impressionnistes français ? (p.82).
Enfin, est-elle vraiment si cérébrale, si aride, la musique de notre temps ? Pour la première fois, nous donnons une liste d’œuvres classées par niveau de difficultés qui permettra à chacun de vérifier ce lieu commun par lui-même… et de pénétrer dans un univers nouveau, mystérieux, très ouvert, magique souvent (p.106).
Pianos droits d’étude aux premiers prix : certes, ils ne font pas rêver ! Pourtant, ce sont eux qui feront pénétrer les premiers l’enfant dans le monde de l’imaginaire. Attention à ne pas se tromper dans le choix (p.153).
On reviendra enfin, comme toujours, à Bach, qui composa peut-être pour pianoforte (p.35), à Mozart, pour choisir aussi une édition des Sonates (p.169). Réclamant à l’interprète la plus extrême poésie alliée à la plus extrême rigueur, ils représentent plus que tous autres l’idéal de ce mariage de l’eau et du feu dont parle Alfred Brendel.
Michèle Worms