La Lettre du Musicien n°482

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septembre 2016

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Créations mondiales

Les compositeurs d’aujourd’hui, y compris les plus réputés, ont du mal à faire rejouer leurs œuvres orchestrales ou lyriques, même quand elles ont eu du succès.
La plupart des institutions qui font appel à eux exigent en effet des “créations mondiales”. Pourquoi ? Parce que cela fait plaisir au demandeur qui se sentirait diminué en proposant une œuvre déjà jouée. Parce qu’un projet de création mondiale permet parfois d’obtenir une aide de l’Etat, qui concourt fortement à l’équilibre économique du concert ou de spectacle. Ou encore, parce que le fait d’assister à une “création mondiale” flatterait le public et lui donnerait envie de venir au concert ou à la représentation, par curiosité tout au moins.
Du coup, on oublie, par exemple, que le compositeur qui a déjà écrit un concerto pour tel ou tel instrument est passé depuis à autre chose et a besoin de temps pour avoir envie d’y revenir de façon originale.
Ce qui est vrai pour l’orchestre l’est déjà un tout petit peu moins pour l’opéra. Quelques opéras à succès (très peu) sont parfois courageusement repris malgré le manque à gagner que cela peut représenter : ainsi le beau Roi Lear d’Aribert Reimann la saison dernière à l’Opéra Bastille.
Et c’est heureusement moins vrai pour la musique de chambre, où les musiciens ont une grande liberté. Ainsi voyons-nous régulièrement programmé le si beau trio Lettres mêlées que nous avions commandé à Thierry Escaich, lorsqu’il fut lauréat de notre Grand Prix Lycéen des Compositeurs en 200 2.
L’exigence de créations mondiales a toujours existé. Bach devait composer sans cesse des cantates ou messes nouvelles. Compte tenu des difficultés d’acheminement des partitions, il était plus facile de commander une nouvelle symphonie à Mozart quand il passait dans une ville ! Les compositeurs avaient alors pour obligation de tra­vailler dans des cadres bien définis, attendus par le public. Sonate, symphonie, concerto, cantate… Allegro, andante, trio ou menuet, air ABA… ­
A partir de quoi, surgissaient, à côté d’innombrables œuvres conventionnelles, des chefs-d’œuvre qui faisaient éclater les règles et les sublimaient.
Aujourd’hui, pour chaque œuvre, le compositeur doit réinventer son langage, trouver une nouvelle approche, créer la surprise, alors que Bach pouvait, sans honte aucune, recycler dans ses “créations mondiales” tel air de soprano, tel thème de concerto… Sans parler de Rossini qui pratiqua l’art du recyclage comme personne : l’ouverture du Barbier de Séville lui avait déjà servi pour deux autres opéras !
Le public avait le plaisir de retrouver le ton et le style du compositeur. Quel plaisir ce serait pour nous d’entendre et de réentendre une musique d’aujourd’hui qui nous a saisis lors de sa “création mondiale” !

Michèle Worms