La Lettre du Musicien n°485

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novembre 2016 — première quinzaine

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L’Opéra est une fête

Nous sommes dans le noir. Tout à coup surgissent des hommes en tenue de combat, mitraillette à la main. Nous pensons immédiatement aux terribles attentats de ces deux dernières années. Angoisse. Il s’agit tout simplement d’une scène d’un opéra du 19e siècle, dont l’intrigue n’a rien à voir avec le GIGN ou le terrorisme radical.
Méfaits et horreurs du colonialisme blanc… Si nous y repensons ce soir, ce sera “grâce” à une relecture de… Cosi fan tutte ! Mozart n’avait pas besoin de cela, qui a écrit avec tant d’esprit et d’élégance des opéras prérévolutionnaires comme Les Noces de Figaro et Don Giovanni… sans nous faire la leçon !
Voici maintenant la France à l’heure de l’Occupation. Norma, prêtresse gauloise chez Bellini, est ici une maîtresse d’école amoureuse d’un soldat allemand. Une occasion de s’esclaffer, lors de la cueillette du gui pour les druides.
Samson, héros hébreu de l’opéra de Saint-Saëns, est en pantalon débraillé, le torse couvert d’un peu seyant marcel. Dalila, son amante traîtresse, est en nuisette. Peu probable au pays des prophètes !
Dans tous ces opéras, n’oublions pas le peuple ! Un peuple fantasmé, toujours vêtu de nippes, faisant presque honte aux spectateurs qui ont mis une tenue correcte pour aller à l’Opéra, car – on allait l’oublier ! – pour le commun des mortels, aller à l’Opéra est une fête, comme Paris fut, dans les années 1920, une fête pour Ernest Hemingway.
Clairement, quelques metteurs en scène se sont attribué une mission d’alerte et de donneurs de leçons dont ils s’autorisent pour actualiser, voire réécrire l’intrigue afin, disent-ils, de mieux connecter le public à notre réalité et à nos émotions. En fait, ces metteurs en scène sont le plus souvent hués ! Mais il semble que cela leur apparaisse comme un brevet de courage et d’inventivité, donc finalement comme une réussite.
Il est vrai qu’ils ont longtemps trouvé un public intéressé par leur démarche. Les grands amateurs et les critiques musicaux qui sillonnent le monde et qui ont vu les opéras du répertoire des dizaines de fois n’en pouvaient plus des décors en carton-pâte, des péplums et des costumes d’époque, des gardes parcourant la scène avec leurs oriflammes, des choristes éplorés levant les bras au ciel.
On les comprend. Mais il semble que même ce public averti commence à ruer dans les brancards. Peut-être se prennent-ils parfois à évoquer, comme nous, des noms comme Strehler, Ponnelle, Lavelli, Chéreau, Wilson… et bien d’autres, qui nous ont fait sortir de certaines représentations pleins d’allégresse.
Certains metteurs en scène, heureusement, ont encore le courage de suivre leurs traces et de vouloir faire de l’Opéra une fête. Nous en avons besoin !
Michèle Worms